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Pharmacies en ligne : la marche à ne pas suivre…

La plus grande pharmacie en ligne du pays a jugé nécessaire de s'auto-encenser, vendredi dernier, dans les colonnes du quotidien flamand Het Nieuwsblad, et ce, alors même que son principal concurrent s'offre des spots de pub à la TV. Comment en est-on arrivé là ? A lire certains médias, l'ouverture de la vente en ligne aux médicaments soumis à la prescription serait par ailleurs sur le point d'être acquise. Voilà bien la recette idéale pour faire grimper le nombre d'hospitalisations et autres problèmes évitables liés aux médicaments. Dans le petit monde feutré du business en ligne, la déontologie et l'éthique manquent souvent à l'appel. Les bénéfices de quelques-uns priment manifestement sur la santé publique.

Le raisonnement présente pourtant une certaine logique. Une logique que l'on peut voir à l'œuvre du côté de ces fameuses pharmacies low cost, mais aussi – malheureusement – chez certains confrères qui font face à cette menace de concurrence déloyale en se basant sur une mauvaise stratégie, à savoir une logique commerciale de « retailer » : la pharmacie fait du commerce de détail ; le médicament est un produit comme un autre ; c'est donc la philosophie de la grande distribution qu'il faut appliquer… « On peut faire moins cher », voilà bien le seul argument qui tienne la route.

Mieux même : incitons le « consommateur » à acheter à coups de ristournes et de promotions commerciales. Plus « le client » achète, plus il  bénéficie d'avantages !?! Qu'il ait vraiment besoin des produits achetés est accessoire. Ce qui compte, c'est le volume de vente, le chiffre d'affaires, les résultats annuels, la part de marché, la maximisation des profits et tutti quanti. La santé ? Un marché comme un autre…

A l'instar de tous les pharmaciens dignes de ce nom, l'APB est en profond désaccord avec cette approche du médicament et des patients. Les médicaments ne sont pas des bonbons. Il ne s'agit pas d'un bien-être qu'achètent ceux qui peuvent se le permettre, mais bien d'un droit fondamental à la santé. Les patients ont tous droit à un accompagnement, un suivi et des conseils scientifiquement validés. On ne peut offrir cela à distance à des milliers de clients. C'est une évidence. Encore moins si les motivations sont purement économiques.

Dans le secteur des soins de santé – et donc aussi en pharmacie –, la sécurité, la déontologie et la qualité des soins priment sur l'économie. Ce n'est pas parce que la pharmacie possède une dimension commerciale que tout, subitement, y est permis. Et je ne parlerai même pas ici de l'allocation de fonds publics permettant le remboursement des médicaments.

En d'autres termes, il ne peut donc être question de traiter les médicaments prescrits et remboursés comme de simples biens de consommation. Celui qui commet cette erreur enfreint l'AR 2009 et la loi relative à l'exercice des professions de santé, le fameux AR n°78. Ce dernier définit les soins pharmaceutiques comme étant « la délivrance responsable de médicaments prescrits ou de médicaments qui sont délivrables sans prescription en vue, en concertation avec les autres professionnels de santé et le patient, d'atteindre des objectifs généraux de santé tels que la prévention, l'identification et la résolution de problèmes liés à l'usage de médicaments. » Il est évident que les pharmacies en ligne précitées ne s'en soucient guère. Tout comme de l'obligation décrite dans le Guide des Bonnes Pratiques Pharmaceutiques Officinales qui impose au pharmacien de valider toute demande de médicament.

La délivrance responsable d'un médicament (prescrit ou non) ne se fait pas de façon anonyme, à distance, sans interaction avec le patient. Cela comporte un risque pour la santé publique. Tout comme il est inacceptable qu'un Dossier Pharmaceutique ne soit pas nourri de toutes les délivrances de médicaments, suivies par un pharmacien-prestataire de soins et mises à la disposition de l'ensemble de l'équipe de soins du patient sous la forme d'un schéma de médication. Sinon, cela débouche, in fine, sur des erreurs médicales.

La délivrance d'un médicament s'inscrit dans le cadre d'une relation thérapeutique. Sans entrer dans les détails, cette relation est basée sur la confiance, la connaissance et l'engagement social. Pas sur la consommation de masse. Offrir un service en ligne en prolongement d'une pharmacie physique ou permettre des transactions digitales entre un patient et son pharmacien de référence ne pose donc aucun problème. En revanche, cela déraille sérieusement lorsque vous déconnectez la délivrance d'un médicament de l'accompagnement et du suivi thérapeutiques.

En Allemagne, cela fait des années que les médicaments soumis à la prescription sont disponibles via Internet. DocMorris s'y est taillé une (maigre) part de marché de… 1,8%. Maintenant que la Cour européenne s'est prononcée en faveur des ristournes sur les médicaments prescrits – en effet, ces pauvres pharmacies virtuelles n'ayant pas de contact direct avec les consommateurs, elles doivent pouvoir disposer d'autres atouts concurrentiels –, Berlin envisage très sérieusement de faire machine arrière. En France, l'Ordre des pharmaciens, le ministère de la Santé et la Justice se sont récemment prononcés contre le stockage de médicaments destinés à la vente en ligne en dehors des murs de la pharmacie. Allons-nous maintenant faire en Belgique ce que nos pays voisins sont en train de circonscrire ? Je ne pense pas !

Nous vivons aujourd'hui à l'ère de Zalando (la génération Z ?) et de la technologie mobile, qui étend son emprise. Il serait absurde de nier cette évolution et les possibilités ainsi créées dans le secteur des pharmacies d'officine, à condition toutefois de donner toujours la priorité au bon usage des médicaments, à l'accompagnement, aux soins pharmaceutiques et au suivi des patients. Nier cela en prônant la distribution et le volume de vente, c'est ignorer l'impact négatif sur la santé publique. Et c'est négliger la valeur ajoutée des pharmaciens proches de la population dans la chaîne des soins. L'APB continuera à s'opposer fermement à cette évolution délétère.

Lieven Zwaenepoel

Président APB

 

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